Imaginaires français du mormonisme (1830-1914)
Novembre 1883, à Paris, la presse à grand tirage fait ses choux gras d'une histoire fantasque : quatre mormons, désireux de compter parmi leur progéniture des descendants de Victor Hugo, lui auraient présenté deux jeunes femmes de leur Église pour qu'il les prenne comme épouses. Les nombreuses réactions que suscite cette anecdote mettent sur le devant de la scène les membres de cette nouvelle communauté religieuse américaine, devenue au fil du siècle un trope familier de la presse, de la littérature et de la culture populaire françaises. Pourquoi le mormonisme intéresse-t-il autant, et comment est-il compris dans la France du XIXe siècle ? Les mormons incarnent-ils le capitalisme moderne du Nouveau Monde, ou au contraire un socialisme utopique, eux qui pratiqueraient la propriété collective ? Sont-ils les ardents défenseurs d'un régime patriarcal fondé sur la polygamie ou bien des libéraux d'un genre nouveau, où les femmes exercent un pouvoir bien plus grand au sein des familles ? C'est qu'ils sont, dans l'imaginaire français, un peu tout cela à la fois.En explorant un vaste ensemble de textes, d'images, d'opérettes, de dessins ou d'articles de presse, Heather Belnap, Corry Cropper et Daryl Lee montrent comment les mormons sont érigés en figures archétypales, voire caricaturales, qui permettent de travailler en creux les représentations d'une société française alors en pleine mutation. De la monarchie de Juillet jusqu'à la Grande Guerre, le mormonisme a ainsi été instrumentalisé pour dénoncer, comparer, parodier les grandes affaires de l'époque et évoquer tour à tour les débats autour du divorce, de la famille ou des droits des femmes. Sous la plume ou le crayon d'auteurs issus d'horizons divers, les mormons deviennent alors les personnages de récits qui agissent comme autant de révélateurs des questionnements français sur la religion, la politique, le genre et même le colonialisme.