Romancière à l’écriture exigeante et charnelle, Marie-Hélène Lafon œuvre, livre après livre, à restituer les faits du quotidien dans toute leur obstinée concrétude. Par cette attention aux aspérités et saillies des vies modestes — celles du monde pay- san principalement, âpres et riches — elle convie ses lectrices et lecteurs à un partage renouvelé du sensible.Dans ce cinquième livre de la collection archVives, Marie- Hélène Lafon se penche sur un document d’archives qui relève exemplairement de ce sens du partage, celui peut-être le plus fondamental, le plus élémentaire: l’art de la cuisine. Avec Le livre de Madame Jean, l’écrivaine compose un texte autour du carnet de recettes que lui a confié sa mère «adoptive» — la fameuse Madame Jean —, carnet que cette dernière avait elle-même hérité de sa mère et qu’elle avait augmenté de ses propres recettes.Cuisiner, écrire: ici l’art de préparer à manger rencontre celui de raconter des histoires, et les saveurs, les arômes, les matières et les gestes, tout ce qui a fait corps autrefois, trouvent dans l’écriture sensuelle et évocatrice de Marie-Hélène Lafon le lieu d’une nouvelle incarnation.Car à partir du cahier des recettes de Madame Jean, Marie- Hélène Lafon déploie ses souvenirs, et nous la regardons grandir. Elle peint l’amour qui la relie avec force à cette femme mariée et sans enfant, figure un peu mystérieuse, figure refuge pour la jeune fille qu’elle est, qui ne correspond pas au modèle régional, et rêve déjà de devenir écrivain. Madame Jean der- rière ses fourneaux permet la confidence, le miroir tendu vers soi, le déroulé du Temps, le rapport au corps (celui du cahier, comme le corps de Madame Jean).Son écriture avance par tableaux : pas à pas, jours après jours. Doucement. Lorsqu’une recette de cuisine se découvre au détour d’une page, c’est après avoir parlé du monde, de la peau vieillissante, ou de la lumière. C’est après avoir parlé des paysans, des poules ou de l’Église. On est accueilli à table ; on y déguste les plats ; on lève son verre ; on est de toutes les conversations.Le texte de Marie-Hélène Lafon s’accompagnera de reproduc- tions photographiques du cahier de recettes, ainsi que de la retranscription de certaines d’entre elles, dans le cours du texte et à la fin, comme un nouveau cahier de recettes qui lie pour les lectrices et les lecteurs la cuisine et les histoires.