Entretien avec Maud Jacquin
Ces entretiens, menées par l’historienne de l’art Maud Jacquin, constituent un apport décisif sur la pratique singulière des artistes Maria Klonaris (1948-2014) et Katerina Thomadaki, artistes pluridisciplinaires (film, cinéma élargi, vidéo, photographie, installations, performance, son) et théoriciennes, qui ont travaillé en duo depuis leur rencontre à Athènes dans leur jeunesse, en formant ce qu’elles ont appelé un « double-auteur-femme ». Les dispositifs et les concepts à la fois esthétiques, théoriques et politiques qu’elles ont développés s’ancrent dans cette relation.Après leur début à Athènes où elles sont connues pour leur réalisations théâtrales et leurs publications, elles s’installent en 1975 à Paris, et s’engagent activement dans le cinéma expérimental. Le cinéma de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki est d’abord un cinéma de rébellion. Au milieu des années 1970, à une époque où la scène expérimentale était dominée par un cinéma formel et souvent non-figuratif, ces deux figures majeures de l’avant-garde cinématographique pratiquent et théorisent ce qu’elles nomment le Cinéma Corporel en faisant du corps et de l’identité féminine un lieu d’exploration plastique et politique. Entre leurs mains, le cinéma devient un instrument puissant pour subvertir l’imaginaire patriarcal occidental et déstabiliser les normes du corps et de ses représentations. Leur pratique des dispositifs de projection les conduit à des installations environnementales pluri-médias, tant analogiques que numériques.Avec leur œuvre-fleuve Le Cycle de l’Ange, commencée en 1985, elles proposent et théorisent l’intersexualité comme subversion de l’identité sexuelle et l’intermédia comme transgression nécessaire du cloisonnement des arts et des supports. Dans leurs œuvres et textes récents, elles forgent le concept de “corps dissidents” (Le Cycle de l’Ange, Désastres Sublimes. Les Jumeaux).Maria Klonaris et Katerina Thomadaki ont réalisé un grand nombre de films, vidéos, performances de projection ainsi que des installations, souvent monumentales, qui ont acquis une reconnaissance internationale. En 2003, les Archives Françaises du Film/CNC restaurent en 35 mm leur diptyque de portraits Selva. Un portrait de Parvaneh Navaï et Chutes. Désert Syn. Ces restaurations sont présentées mondialement par des institutions et des festivals prestigieux (Cinémathèque Française, MoMA de New York, National Gallery of Art, Washington, British Film Institute, Londres, etc.).En 2009, les Archives Françaises du Film/CNC restaurent en 35 mm leur long métrage silencieux Unheimlich I : Dialogue secret. Cette nouvelle restauration est présentée en première dans le cadre de la rétrospective Les 40 ans des Archives Françaises du film accueillie à la Cinémathèque Française. Parallèlement à leur œuvre plastique, Klonaris et Thomadaki construisent une œuvre théorique. Elles ont publié plus de 150 articles, entretiens et essais. Elles réalisent des livres d’artiste (Megalomartys Tropaïophoros Georgios. O Gamos, Kedros, Athènes, 1975; Incendie de l’Ange, Tierce, 1988...), des ouvrages-catalogues (Archangel Matrix. Le Cycle de l’Ange, A.S.T.A.R.T.I., 1996, Désastres sublimes, A.S.T.A.R.T.I., 2000, Stranger than Angel, Cankarjev Dom, 2002...) et dirigent des ouvrages collectifs (Technologies et imaginaires, Dis voir, 1990, Mutations de l’image, A.S.T.A.R.T.I., 1994, Pour une Ecologie des médias, A.S.T.A.R.T.I., 1998...). En 1985, elles fondent A.S.T.A.R.T.I. pour l’Art audiovisuel. Elles conçoivent et dirigent les Rencontres Internationales Art cinéma/vidéo/ordinateur et les éditions A.S.T.A.R.T.I. Trois éditions ont lieu en 1990 et 1994 à la Vidéothèque de Paris et en 1998 au Cinéma des cinéastes, regroupant chaque fois plus de 130 artistes et théoriciens internationaux. Des œuvres de Klonaris/Thomadaki figurent dans des collections privées de par le monde et dans des collections publiques.