La neige tourbillonne et les essuie-glacespeinent à balayer le pare-brise. Angelaralentit sans freiner, la chaussée deWaterloo qui mène de Bruxelles àCharleroi est glissante. Autour d’elle, des voituresfilent, indifférentes au danger. Elle essaie de nepas penser, de ne pas pleurer, d’oublier que dansla chambre de l’hôpital, là-bas à Charleroi, sonpère est entre la vie et la mort. Au téléphone,sa tante a répété qu’elle appelait depuis sixheures du matin. Angela n’a-t-elle pas entendula sonnerie ? Incapable de lui expliquer qu’elletravaille le matin comme nettoyeuse, elle s’estcontentée de répondre qu’elle n’était pas chezelle. Sa tante répétait avec son accent carolo: Ilfaut que tu viennes, il faut que tu viennes.Ne pas penser, ne pas pleurer. Rouler. Conduire.Elle tourne le bouton de la radio. C’est encorel’invasion de l’Afghanistan à la une ! Angela écoutesans entendre et laisse son regard errer sur leschamps couverts de neige. Sur sa droite, au loin,la silhouette du Lion de Waterloo se dessine àl’horizon.Depuis combien d’années, son père travaille-t-il àl’usine ? Elle n’en sait rien. Elle ne sait rien de sonpère. Elle l’a abandonné pour monter à la capitale.Elle n’a pas pensé à l’interroger. Elle n’a penséqu’à elle. A ses rêves de grandiosité. Elle sait justeque Nino a quitté l’Italie après la guerre et qu’il apassé cinq ans dans une mine près de Monceau,à arracher le charbon au fond des galeries, dansle tumulte des marteaux-piqueurs et la peur quetout s’effondre.Il y a quelques mois, elle a vu par hasard unreportage sur le drame du Bois du Casier àMarcinelle. Elle s’est dit qu’elle interrogerait sonpère, et puis elle a oublié.