« La première à morfler, c’était une Bentley, ou une Morgan. Peut-être une Jaguar. Qu’est-ce que j'en savais. Elle avait une tronche de vieille anglaise. Après tout, ces têtes de culs de chauffards ne savaient pas mon nom, alors pourquoi il aurait fallu que je connaisse celui de leurs BAGNOLES. Il y avait pas loin d’un siècle, je m’en serais donné à cœur joie, je vous aurais concocté une poésie des chromes, un éloge à la BAGNOLE en vous décrivant les calandres, le châssis, les courbes de ces formidables mécaniques rutilantes. Tout ça avec force emphase et superlatifs, une ode à ces mécaniques synonymes de progrès, de modernité, de liberté. LA LIBERTÉ DE FAIRE CREVER LES OURS POLAIRES. C’était un tag qu’un type saoul avait posé pas loin de sous mes fenêtres, au cours d’une nuit d’été, chaude et lourde. Son forfait accompli, le mec s’était cassé la gueule dans les plantations qui bordaient le trottoir, et puis il s’était mis à brailler comme un con, réveillant tout le quartier. Pas capable de se relever, il s’était emmêlé dans les roses trémières et avait dévasté les tulipes. Je crois que je m’étais alors rendu compte d’un truc pourtant évident. On n’était pas libres. Non, on l’avait jamais été. »«?La nécessité s’est imposée à moi d’éditer cette nouvelle comme elle a été écrite?: dans l’urgence, pour permettre à un cri de révolte de se faire entendre dans l’apathie ambiante, et sous une forme qui permette sa plus large diffusion possible. Un texte coup de poing, dérangeant et salvateur, indispensable à la réflexion collective.?» Lionel Évrard