De sa langue heurtée si particulière, exigeante, fragile et parfois crue, Benoit Colboc dessine peu à peu « le livre des peurs », le livre de toutes ses peurs, comme un livre d’heures sombres. Chaque poème aborde une de ces peurs pour mieux s’en dépouiller, les affronter enfin, et creuse l’intime jusqu’à l’os.« Quitter l’enfance », les premiers mots de Peu à peur disent la volonté d’en finir avec « l’enfantprêté » de chaque vendredi rencontré dans Topographie, d’« enlever la peau du garçon » et de devenir « quoi ? Un homme ? Avec la virilité inhérente a` ce mot qui se veut trop et jamais ne m’appartient ».S’effacer « à l’estomac », ne plus manger, et revenir sans cesse sur le « pèsemapersonne » s’assurer de « la chute de l’aiguille qui soulage ». Tenir les comptes encore et toujours, contrôler « la disparition du corps » et surtout aimer « pouvoir choisir ». Puis « s’imaginer vivre au milieu du raffiné », à Paris, et boire sans limite : « boire a tout de suite e´te´ trop boire plus loin que jusqu’au bout ». Et descendre les escaliers du bar, descendre dans le « c’estenbas », « hors de désir », pour du sexe sans amour dans les « mains du sous-sol ».Arpenter cette « villejolimenttriste » du Finistère et compter ses morts, « un mort à chaque pas », « l’amie dans la Seine / une autre dans les flammes / le cousin sur la photo », le père, la mère… le laissant orphelin (« c’est quoi orphelin ? »). Et dire avec Violette Leduc : « Serrez-vous un peu les morts. J’ai besoin de ma petite place… »Mais écrire, écrire s’invite partout dans les poèmes, « toujours j’attends que soit possible la fe^lure par le dire / un e´lan vers e´crire », « e´crire la me´moire foutraque de rendre supportable le repartir de rien pour y voir un peu plus clair ». Écrire toujours, trembler toujours, « seul e´crire parfois trembler permettent d’entrevoir / le bout ». Trembler « au pre´sent pour faire taire le monstre de l’enfance », tout à la fois dans la noirceur et la beauté, oublier la douleur d’être soi et « laisse[r] aujourd’hui / tranquille ».